L'Instruction






Oratorio en onze chants


de Peter Weiss









La pièce


De décembre 1963 à août 1965, a lieu, à Francfort-sur-le-Main, l'un des procès du camp d’extermination d’Auschwitz.
L'instruction concernait le rôle de 22 prévenus, particulièrement de leur implication dans le fonctionnement du camp. Dans le cadre du procès, environ 360 témoins dont 210 rescapés furent entendus. Peter Weiss assiste aux débats et se fonde sur les minutes du procès pour écrire son Oratorio en onze chants. Se limitant aux citations, il organise les témoignages et donne ainsi une intelligibilité et une forme permettant de comprendre l’histoire et d’en tirer des leçons, pour nous contemporains.



TÉMOIN N° 3

Nous
qui vivons encore avec ces images
savons
qu’il est possible que des millions de gens
subissent encore une fois sans réagir
leur anéantissement
et que cet anéantissement dépassera
de loin en efficacité
les vieilles méthodes
Peter Weiss : L'instruction
Chant IV


Le chant de la possibilité de survivre /p146
















L'auteur




Dramaturge, romancier, peintre, cinéaste, Peter Weiss est né en Allemagne


en 1916. Fils d’un industriel juif, il fuit en 1935 le régime hitlérien avec ses


parents et passera une partie de sa vie en exil notamment à Londres,

Prague et Stockholm.
Conscient de sa responsabilité en tant qu’auteur dramatique, il consacrera
une partie de son oeuvre à expliquer la mécanique du nazisme, du racisme
et de l’universelle bêtise, à travers une forme dramatique originale, le
théâtre documentaire. En 1964 vient la reconnaissance internationale avec
sa première grande pièce : « La Persécution et l’assassinat de Jean-Paul
Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la
direction de Monsieur de Sade », plus connue sous le titre de Marat-Sade,
d’abord créée à Berlin puis mise en scène par Peter Brook, à Londres.
En 1964 encore, il visite Auschwitz et écrit
une brève prose, Ma localité : « C’est une
localité à laquelle j’étais destiné et à
laquelle j’ai échappé. » Il assiste au
procès de Francfort-sur-le-Main et
compose L'instruction, à partir de ses
notes et de la transcription quotidienne
des témoignages et des débats. La pièce
est créée simultanément le 19 octobre
1965 dans seize théâtres allemands, à
l’Est et à l’Ouest.
Il réunit ses idées dans Notes sur le
théâtre documentaire (1967) : « Plus le
document est insoutenable, et plus il est
indispensable de parvenir à une vue
d’ensemble, à une synthèse. Le théâtre
documentaire affirme que la réalité, quelle
que soit l’absurdité dont elle se masque
elle-même, peut s’expliquer dans le
moindre détail. »
Il meurt à Stockholm en mai 1982.



Genèse du projet

1983
Robert Angebaud monte, avec les
élèves comédiens du Conservatoire

National de Région de Rennes, la

pièce de Peter Weiss L'instruction.

Pas de personnages : nous, les
acteurs sommes appelés à porter

des témoignages, à présenter des
figures, à prolonger des mémoires.
Pas de verdict : des faits et des
questions seulement.
Présentée au Vieux St Étienne du
18 au 24 avril, la pièce est un choc.



1995

Face à la résurgence du nazisme dans la
jeunesse européenne, nous créons
l'association "L'instruction" qui va rassembler,
sur la base de l'engagement personnel, une
trentaine de participants (comédiens, metteur
en scène, scénographe, photographe,
régisseurs...). Il ne s'agit en aucun cas de la
reconstitution scénique du procès : le travail
du poète dramaturge retrace, avec ces mots
réellement prononcés, un voyage absurdement
tragique, dans une célébration chorale.
Ce projet obtiendra des soutiens nombreux et
divers (Ville de Rennes, CG 35, Région
Bretagne, DRAC, TNB, Ministère de la
Défense....).
Les représentations de la pièce ont mobilisé
des centaines de personnes et de lycéens.


2014

Face à la résurgence du nazisme et de l'antisémitisme en Europe, un groupe de citoyens, à
l'initiative du Théâtre Berloul, s'organise pour remettre en chantier le travail sur ce texte.
Pour prolonger la démarche de Peter Weiss et impliquer le public dans la mise en scène, les
témoins de ce procès seront joués par ces personnes. En faisant ainsi appel à des non professionnels, c’est la responsabilité de tout un chacun qui sera interrogée. La disparition
inéluctable des témoins directs pose la question « comment transmettre cette mémoire ? »-
c’est le citoyen d’aujourd’hui qui prend en charge ce témoignage et ce refus de l’horreur.



L’INSTRUCTION DE PETER WEISS, AUJOURD’HUI ?
« Un vivant est venu et devant cet homme vivant ce qui s’est passé ici se referme.
Le vivant qui vient ici, d’un autre monde, ne possède que sa connaissance de chiffres,
de rapports rédigés, de déclarations de témoins, ils sont une partie de sa vie,
il les porte en lui, mais il ne peut comprendre que ce qui lui arrive à lui-même.
C’est seulement lorsqu’on le chasse de sa table et qu’on l’enchaîne,
lorsqu’on le piétine et le fouette qu’il comprend.
C’est seulement lorsque tout près de lui on les rassemble brutalement,
on les assomme, on les charge dans des charrettes qu’il comprend. »

Peter Weiss, Ma Localité, Éditions Kimé, 2001


Pourquoi remonter aujourd’hui la pièce de théâtre, L’Instruction, écrite par Peter Weiss en 1965 ?

Répondre à cette question, c’est d’abord s’interroger sur la pertinence d’un tel projet, qui est celui d’une compagnie professionnelle souhaitant associer des acteurs amateurs à sa création. Car si le projet de Peter Weiss était à l’époque de faire surgir une vérité dans un contexte économique et politique qui cherchait plutôt à en faire abstraction, la réalité des connaissances sur le sujet aujourd’hui est tout autre, et les informations que nous possédons sont sans communes mesures avec celles qui étaient disponibles à l’époque.


Aujourd’hui un ensemble d’initiatives sont là pour nous rappeler les faits, d’une part pour qu’ils ne disparaissent pas des mémoires, mais aussi pour maintenir une vigilance à leur égard quant à notre présent. Ainsi bons nombres de films, livres, témoignages, discours, manifestations, etc., s’inscrivent dans ces initiatives, et l’anniversaire des 70 ans de la libération du camp d’Auschwitz en janvier dernier, associé aux disparitions progressives des derniers témoins, accentue d’autant plus cette actualité éditoriale.



Peter Weiss a écrit sa pièce dans un but précis, montrer d’une part que c’est le système capitaliste qui a produit Auschwitz, et d’autre part nous faire prendre conscience qu’en dépit des apparences, ce sont bien les nazis qui ont gagné la guerre. Loin d’être une provocation, cette dernière affirmation repose sur des faits, puisque à titre d’exemple, plus de 90% de ceux qui travaillaient dans ce camp n’ont jamais été poursuivis, et que bons nombres de firmes industrielles impliquées dans ces crimes, ont continué après la guerre à faire des profits.


On peut dire ainsi que puisque cette histoire n’a été jugée que très partiellement, la société qui la produite arrive jusqu’à nous, car tel un monstre qui se transforme, elle a su changer son visage, ses modalités, ses acceptations, et cela en dépit des commémorations et des injonctions du « plus jamais ça », avec lesquelles elle s’accorde très bien.


Si l’Histoire tente de faire surgir, à travers le dévoilement des faits, une compréhension, le théâtre cherche tout autant cette compréhension, mais d’une autre manière. En faisant en sorte de créer des résonances entre les corps, les voix, les pensées de ceux qui jouent et les corps et les pensées de ceux qui assistent, la compréhension trouve alors un autre chemin que celui de la rationalité pure, et par le biais de l’émotion esthétique, elle vise à ce que nous nous sentions concernés, non pas en tant que victime ou bourreau, mais bien en tant qu'homme ou femme, réalisant ainsi que cette histoire est aussi la nôtre.

Car au-delà de l’histoire ou du récit, le théâtre qui se veut politique tente aussi de mettre en
perspective cette organisation dominante du monde qui de son origine à aujourd’hui, assigne les corps et les pensées au dogme qui est le sien, et qui, pour l’immense majorité de l’humanité, est synonyme d’un assujettissement généralisé, quand il ne s’agit pas d’exploitation, ou d’extermination comme c’est le cas ici.


L’initiative du théâtre tente de faire entendre une autre voix. En imposant un autre temps, un autre rythme de narration, elle cherche à nous fait ressentir à la fois que cette histoire est bien la nôtre, celle de chacune et de chacun -juif ou pas-, et aussi de nous rappeler qu’elle n’est pas terminée, car les mêmes logiques qui ont mené à Auschwitz sont bien à l’oeuvre encore aujourd’hui, et ce que disait Peter Weiss il y a 50 ans peut aussi s’entendre comme une réalité de notre monde contemporain :



« Dans les écoles de chefs nous apprenions d’abord
à tout approuver en silence
Si quelqu’un posait une question
On lui répondait
Ce qui est fait se fait selon la loi
Et si les lois ne sont plus les mêmes aujourd’hui
qu’est-ce que ça change
On nous disait
Vous devez apprendre
Vous avez besoin de dressage
plus que de pain
Monsieur le Président
On nous a déshabitués de penser
D’autres le faisaient pour nous »
Ou encore
« Nous connaissons tous la société
d’où est sorti le régime
qui a pu produire les camps
L’ordre qui y régnait
nous était familier dans sa structure et dans sa forme
c’est pourquoi nous avons pu nous y faire
jusque dans ces dernières conséquences
quand l’exploiteur fut enfin libre
d’exercer son pouvoir
à un degré inouï
et que l’exploité
dut fournir même

la cendre de ses os »
Peter Weiss, L’Instruction, Ed. du Seuil, 1966


Dans un livre publié en 2011, le philosophe Georges Didi-Huberman fait le récit d’un voyage et d’une visite au camp d’Auschwitz. Avec une simplicité et une pertinence très grandes, il réussit en se positionnant tel un archéologue qui regarde des traces laissées par le temps, à montrer comment aujourd’hui encore cette histoire perdure :



« La destruction des êtres ne signifie pas qu’ils sont partis ailleurs. Ils sont là, ils sont bien là : là dans les fleurs des champs, là dans la sève des bouleaux, là dans ce petit lac où reposent les cendres de milliers de morts. Lac, eau dormante qui exige de notre regard un qui-vive de chaque instant. Les roses déposées par les pèlerins à la surface de l’eau flottent encore et commencent de pourrir. Les grenouilles sautent de partout lorsque je m’approche du bord de l’eau. Et dessous sont les cendres. Il faut comprendre ici que l’on marche dans le plus grand cimetière du monde, un cimetière dont les « monuments » ne sont que les restes des appareils précisément conçus pour l’assassinat de chacun séparément et de tous ensemble. »
Georges Didi-Huberman, Écorces, Les Éditions de Minuit , 2011

Nous cherchons une résonance sensible qui puisse dire que cette histoire est bien la nôtre, qu’elle est celle de chacun, et que si nous prenons le temps de nous en approcher, au-delà des écrans compassionnels qui sont à l’oeuvre, alors peut-être arriverons-nous aussi à nous en sentir  concernés. Et dans le moment où cette émotion durera, peut-être alors que aussi notre présent s’en trouvera imprégné, et donc aussi modifié.







NOTES DE MISE EN SCENE




Faire entendre ces paroles


Il s'agit de se placer sur le plan humain


acteurs et non acteurs
hommes et femmes
jeunes et vieux
d'ici et d'ailleurs
parlant le français ou une autre langue
une trentaine d'humains se dressent pour dire ces mots
face aux humains venus les entendre
Il ne s'agit pas d'une reconstitution du procès
ni de celle du camp
Il s'agit d'un oratorio
Le travail consistera à rassembler les multiples voix
et la variété des rythmes
à unir les différentes énergies
dans un chant commun
Les acteurs amateurs auront travaillé deux ans et demi
Les acteurs professionnels deux mois
Les figurants deux semaines
Des temps de travail communs achèveront la rencontre
L'oratorio est composé de 11 chants
Chaque chant comme un battement
recomposera la structure
juge, défenseur, accusateur, accusés, témoins
C'est l'espace qui définira le rôle de chacun à l'intérieur du chant
Certaines parties de la pièce sont plus oniriques
C'est le choeur des humains qui les portera











DISTRIBUTION

Texte de Peter WEISS
Traduit par Jean BAUDRILLARD (Éditions du Seuil)
Mise en scène : Brigitte STANISLAS
Dramaturgie : Thierry BEUCHET
Avec :
Thierry BEUCHER
Hélène BOTHOREL
Gaëtan BROUDIC
Chrystel PETITGAS

(distribution en cours)

Groupe d'amateurs :
Zacharie BEUCHET
Christine BEUSNEL
Henri DAUCE
Danièle DAUCE
François FAURISSON
Diane GIORGIS
Laurence KLAPCYNSKI
Carole LENEVETTE

Vidéos : Charlotte BEAUGRAND
Photos : Rachel DAUCE-ROUSSEAU
Scénographie : Béatrice LAISNE